Image: Mary Parrish, peinture exposée au National Museum of Natural History
Un fossile qui refuse d’entrer dans nos cases
Depuis des décennies, les énigmatiques structures tubulaires appelées prototaxites intriguent les chercheurs. Une nouvelle prépublication signée par une équipe de l’Université d’Édimbourg avance une idée audacieuse : cet organisme ancien, si singulier, mériterait sa propre lignée au sein du vivant, car il ne s’intègre clairement ni aux plantes, ni aux champignons, ni à aucun autre groupe connu.
Un long feuilleton scientifique
Découverts au XIXe siècle, ces fossiles géants ont tout de suite semé le doute. Au départ, on les a pris pour des troncs d’arbres décomposés, envahis par des champignons. Puis, à contre-courant, certains spécialistes ont défendu l’idée d’une algue filamenteuse. Le consensus n’est jamais vraiment tombé, et le débat a rebondi au fil des générations.
Le virage des années 2000
Au début des années 2000, de nouvelles analyses du carbone ont suggéré un mode de vie proche des champignons: les prototaxites auraient tiré leur carbone d’autres organismes, un comportement typiquement hétérotrophe. Beaucoup ont alors penché pour l’hypothèse fongique, sans que cela tranche définitivement la question.
Un examen chimique qui bouscule l’hypothèse fongique
Le groupe de Corentin Loron a réétudié un spécimen écossais, Prototaxites taiti, remarquable par sa petite taille (quelques centimètres), ce qui a facilité la comparaison avec des champignons fossilisés découverts au même endroit. Leur approche est simple dans l’esprit : si c’est un champignon, il doit en porter la signature chimique.
L’empreinte manquante de la chitine
Résultat-clé: les tissus de P. taiti ne montrent pas la présence de chitine, ce polymère qui constitue les parois cellulaires des champignons. L’anatomie observée diffère aussi profondément de celle des champignons connus, vivants ou éteints. Pour les auteurs, cet ensemble d’indices éloigne nettement les prototaxites de la branche fongique.
Une place à part dans l’arbre du vivant ?
Face à ces données, l’équipe écossaise propose que les prototaxites représentent une expérience évolutive distincte de la multicellularité, aujourd’hui disparue. Autrement dit, une lignée autonome qui ne partage pas d’ancêtre multicellulaire direct avec les groupes actuels connus. L’idée n’est pas de créer un nouveau « domaine » du vivant, mais de reconnaître une branche qui ne colle à aucune autre.
Les anciens partisans de l’hypothèse fongique nuancent
Même des scientifiques qui défendaient autrefois l’interprétation fongique reconnaissent le tournant. Avec l’accumulation de nouvelles informations, il devient difficile de « ranger » l’organisme chez les champignons. Certains admettent qu’il pourrait malgré tout s’agir d’un champignon très atypique — mais, dans tous les cas, l’objet reste un organisme sans équivalent connu.
Une énigme non résolue: l’extinction
Pourquoi cette lignée aurait-elle disparu ? Les causes restent inconnues. Les prototaxites ont prospéré il y a environ 400 millions d’années, puis se sont effacés du registre fossile. La nouvelle étude ajoute une pièce au puzzle, tout en soulignant l’ampleur de ce que nous ignorons encore sur la diversité passée de la vie.
Et maintenant ?
Il faudra multiplier les spécimens analysés, affiner les méthodes chimiques et comparer d’autres sites fossiles. L’enjeu dépasse la seule identité des prototaxites: il s’agit de mieux comprendre comment la multicellularité a émergé et bifurqué, parfois en impasses évolutives, parfois en grands succès.
Pour les curieux
D’autres travaux récents explorent aussi des formes de vie surprenantes et des trajectoires évolutives improbables — preuve que l’arbre du vivant est bien plus branchu que nous le pensions.
FAQ
Où a-t-on trouvé des prototaxites en dehors de l’Écosse ?
Des fossiles ont été signalés dans plusieurs régions du monde, notamment en Amérique du Nord et en Europe, ce qui indique une répartition autrefois assez large dans les paysages terrestres anciens.
Les prototaxites étaient-ils toujours petits ?
Non. Certains spécimens atteignaient plusieurs mètres de hauteur, formant de grandes colonnes tubulaires. Leur morphologie varie, ce qui complique encore leur interprétation.
Si ce n’est pas un champignon, à quel grand groupe appartiendraient-ils ?
Les données actuelles suggèrent un eucaryote multicellulaire singulier. Parler d’une « nouvelle lignée » signifie une branche distincte à l’intérieur des eucaryotes, pas un nouveau domaine du vivant.
Comment vérifie-t-on l’absence de chitine dans un fossile ?
Les chercheurs s’appuient sur des analyses chimiques et spectroscopiques qui détectent des signatures moléculaires. L’absence de marqueurs compatibles avec la chitine, conjuguée à d’autres indices, plaide contre une nature fongique.
Qu’est-ce que cela change pour la biologie évolutive ?
Si l’hypothèse se confirme, elle élargit notre vision des trajets évolutifs possibles vers la multicellularité et montre que des lignées entières peuvent émerger, prospérer, puis disparaître sans laisser de descendants évidents. Cela invite à revoir certains modèles sur l’origine et la diversification des organismes complexes.
