Une étoffe jadis réservée aux puissants refait surface : des chercheurs coréens ont redonné vie à la légendaire « soie de mer » en obtenant un fil à l’éclat doré durable, sans recourir à des colorants.
D’où vient la « soie de mer » ?
Dans l’Antiquité, la soie de mer passait pour une matière d’exception. On la filait à partir des fils de byssus sécrétés par de grands coquillages afin de s’agripper aux rochers. La plus célèbre de ces espèces est la Pinna nobilis, une grande nacre méditerranéenne. Cette fibre, légère, résistante et réputée pour son reflet doré, était associée au prestige et portée par les élites, d’où son aura quasi mythique. Au fil des siècles, son histoire s’est mêlée à des reliques et à des récits, nourrissant sa réputation de « soie légendaire ».
Un héritage en péril
La dégradation des milieux marins et la raréfaction des populations de Pinna nobilis ont bouleversé cette tradition. Classée espèce menacée en Europe, la nacre est désormais strictement protégée, ce qui a quasiment fait disparaître la production artisanale. Résultat : la soie de mer est devenue un patrimoine textile presque inaccessible, préservé uniquement par de très rares artisans et dans des volumes infimes.
La percée coréenne
Une équipe de l’Université POSTECH, menée par les professeurs Dong Soo Hwang et Jimin Choi, a emprunté une autre voie. Plutôt que de s’appuyer sur Pinna nobilis, elle a étudié la nacre pénnée Atrina pectinata, une espèce élevée sur les côtes coréennes pour l’alimentation. Ce coquillage produit lui aussi des fils de byssus. Les chercheurs ont montré que ces fils sont proches sur les plans physique et chimique de ceux de Pinna nobilis. En optimisant leur préparation, ils ont obtenu un fil doré qui rappelle l’esthétique des tissus antiques, tout en s’appuyant sur une ressource locale et déjà exploitée, donc sans pression supplémentaire sur une espèce menacée.
Pourquoi la couleur ne s’estompe pas
La clé n’est pas un pigment, mais une couleur structurelle. Autrement dit, la nuance ne vient pas d’une teinture, mais de la manière dont la lumière interagit avec l’architecture interne du fil. L’équipe a mis en évidence le rôle d’une structure protéique sphérique, nommée « photonin », qui s’assemble en couches organisées. Ce empilement périodique module la lumière et produit l’éclat doré, à la manière des irisations observées sur les ailes de papillon ou les bulles de savon. Plus l’ordonnancement des protéines est régulier, plus la teinte se révèle vive et stable. Cette approche explique pourquoi l’éclat persiste sans ternir au fil du temps.
Un textile durable sans colorants
Ce procédé présente deux atouts majeurs:
- Il évite les teintures et les métaux, souvent gourmands en eau et générateurs d’effluents.
- Il valorise des résidus: les fils de byssus d’Atrina pectinata, généralement mis au rebut lors de la transformation alimentaire, deviennent une ressource à forte valeur.
En réunissant performance, héritage culturel et sobriété environnementale, la fabrication de soie de mer à partir d’Atrina pectinata ouvre des perspectives pour la mode durable et des matériaux avancés à couleur intrinsèque et très résistante à la lumière.
Une avancée scientifique publiée
Les résultats, détaillant la reconstitution du fil doré et le mécanisme optique associé, ont été publiés dans la revue Advanced Materials par Jimin Choi, Jun-Hyung Im, Young-Ki Kim, Tae Joo Shin, Patrick Flammang, Gi-Ra Yi, David J. Pine et Dong Soo Hwang, sous le titre « Structurally Colored Sustainable Sea Silk from Atrina pectinata » (29 avril 2025). DOI: 10.1002/adma.202502820.
Ce que cela change
- Réactiver un savoir-faire ancien sans exploiter une espèce protégée.
- Remplacer des colorations chimiques par une ingénierie de la lumière.
- Convertir des déchets marins en fibres nobles et durables, avec un impact réduit sur l’environnement.
FAQ
Cette fibre peut-elle être produite à grande échelle ?
La matière première provient de chaînes conchylicoles existantes, ce qui facilite l’accès au byssus. Toutefois, le tri, le nettoyage et l’alignement des fils, essentiels pour obtenir la couleur structurelle, exigent des procédés précis. La montée en échelle dépendra de l’optimisation industrielle de ces étapes.
Peut-on obtenir d’autres couleurs que l’or ?
En théorie, oui. La couleur structurelle varie avec la géométrie et l’espacement des structures internes. En ajustant l’architecture protéique, on peut décaler la réponse optique vers d’autres teintes. Cela demande cependant un contrôle très fin de l’organisation des protéines.
Comment entretenir un textile à couleur structurelle ?
L’absence de colorants limite la décoloration. Néanmoins, pour préserver la micro-architecture, on privilégie un lavage doux, des températures modérées et un séchage à l’air. Éviter les frottements excessifs aide à conserver l’éclat.
En quoi cela diffère-t-il de la soie traditionnelle ?
La soie de ver tire sa couleur de pigments ou teintures appliqués après filage. La soie de mer structurée affiche une teinte issue de sa microstructure interne. Résultat: une stabilité et une résistance à la lumière généralement supérieures, sans étape de teinture.
Quels usages au-delà de la mode ?
Les fibres à réponse optique intégrée intéressent la sécurité (fils difficiles à contrefaire), les indicateurs optiques (changement d’aspect sous contrainte) et certaines applications biomédicales où des surfaces à couleur intrinsèque peuvent servir de repères visuels ou de capteurs passifs.
