Deux chercheurs soulignent les effets psychologiques majeurs que l’automatisation par l’intelligence artificielle (IA), ou même sa simple menace, peut engendrer au sein de la main-d’œuvre. Dans un article récent publié dans la revue Cureus, ils introduisent le concept de dysfonction par remplacement de l’IA (AIRD).
Peur pernicieuse de la perte d’emploi
D’après les auteurs, la crainte constante de devenir obsolète sur le marché du travail peut conduire à différents symptômes tels que l’anxiété, l’insomnie, la paranoïa, et un sentiment de perte d’identité. Ces manifestations peuvent se produire même en l’absence d’autres troubles psychiatriques ou de facteurs comme l’abus de substances.
Joseph Thornton, l’un des co-auteurs et professeur de psychiatrie à l’Université de Floride, qualifie cette disruption par l’IA de catastrophe invisible. Il souligne que, tout comme d’autres crises affectant la santé mentale, il est crucial d’adopter des réponses qui vont au-delà des consultations individuelles pour inclure un soutien communautaire et des partenariats collaboratifs pour faciliter la récupération.
La psyché face à la menace de l’IA
L’attention portée aux impacts de l’IA sur la santé mentale s’est surtout concentrée sur les effets directs de son utilisation personnelle. Cela inclut des cas où l’IA entraîne des épisodes psychotiques chez certains utilisateurs ou encourage des comportements à risque. Cependant, il serait judicieux d’examiner plus en profondeur le stress provoqué par la peur généralisée de l’IA dans un milieu clinique.
La destruction d’emplois occupe probablement la tête des inquiétudes. Un sondage de Reuters révèle que 71 % des Américains appréhendent le fait que l’IA risque d’éliminer durablement de nombreux postes. Des personnalités influentes du secteur, comme le PDG d’Anthropic, Dario Amodei, ont averti que l’IA pourrait supprimer la moitié des emplois de bureau à faible qualification. Mustafa Suleyman, le dirigeant de l’IA chez Microsoft, a également estimé la semaine dernière que la technologie pourrait automatiser la majorité, voire la totalité, des tâches de bureau en à peine un an et demi.
Réalité des licenciements liés à l’IA
Bien qu’il existe des raisons fondées de remettre en question ces affirmations, des licenciements liés à l’IA ont déjà eu lieu. Par exemple, Amazon a annoncé la suppression de 14 000 postes en vantant les “gains d’efficacité” générés par l’utilisation de l’IA. Une autre étude a indiqué que l’IA était mentionnée dans les annonces de plus de 54 000 licenciements l’année dernière.
AIRD : un terme à retenir
Les auteurs mettent en avant l’existence de l’AIRD, notant qu’une étude a révélé une corrélation positive entre la mise en œuvre de l’IA sur le lieu de travail et des niveaux accrus d’anxiété et de dépression. Une seconde étude atteste que le stress et d’autres émotions négatives sont fréquents chez les professionnels exerçant dans des secteurs jugés vulnérables à l’automatisation par l’IA.
Stephanie McNamara, co-autrice et étudiante en psychologie à l’Université de Floride, a introduit cette idée après avoir observé l’augmentation des licenciements induits par l’IA au cours de l’année précédente. Elle explique : “Cela m’a fait réfléchir aux effets sur la santé mentale que cela pourrait avoir sur la société”.
D’après les chercheurs, l’AIRD se manifestera de manière unique pour chaque individu, mais tournera généralement autour d’un ensemble de symptômes liés à la perte d’identité professionnelle et au sentiment d’inutilité. Certains patients pourraient même être dans le déni quant à l’importance de l’IA, adoptant cela comme un “mécanisme de défense”. Les premiers signes pourraient inclure des plaintes concernant l’insomnie et le stress, les auteurs précisent que la détresse n’est pas “ancrée dans une psychopathologie traditionnelle”, mais plutôt dans “la menace existentielle de l’obsolescence professionnelle”.
Un diagnostic à normaliser
Bien que l’AIRD ne soit pas encore reconnu comme un diagnostic clinique, les auteurs proposent une méthode de détection à travers une série de questions ouvertes soigneusement élaborées pour écarter d’autres causes, telles que l’abus de substances. Ils estiment important de discerner ces symptômes comme étant spécifiquement liés aux craintes associées à l’IA, car avec la montée de cette technologie, un nombre croissant de cliniciens se retrouveront face à des patients dont les symptômes ne découlent pas de troubles psychiatriques primaires.
Les chercheurs affirment que former les professionnels de la santé mentale à reconnaître et traiter les personnes souffrant d’AIRD sera crucial pour une acceptation sociétale croissante de ce problème qui affectera de plus en plus le milieu de travail.
Informations supplémentaires sur l’IA
Les implications de l’IA dans divers domaines, y compris l’économie, sont déjà préoccupantes. Des économistes mettent en garde que les couches les plus défavorisées de la société seront les plus touchées par les effets de l’IA sur le marché du travail.
FAQ
Quels types de symptômes sont associés à l’AIRD ?
Les symptômes incluent l’anxiété, la dépression, l’insomnie, et un sentiment de perte d’identité professionnelle.
Pourquoi la peur de l’IA est-elle un problème en santé mentale ?
La menace de l’obsolescence professionnelle peut engendrer un stress immense et des troubles psychologiques, même en l’absence d’autres troubles mentaux.
Comment l’AIRD peut-il être diagnostiqué ?
Un diagnostic potentiel pourrait être établi par une série de questions ouvertes pour distinguer AIRD des autres troubles liés à des facteurs comme l’abus de substances.
Quelles sont les options de traitement pour ceux qui souffrent d’AIRD ?
Bien qu’il n’existe pas encore de traitement spécifiquement reconnu, des approches en santé mentale qui intègrent le soutien communautaire et le développement de partenariats pourraient être bénéfiques.
L’AIRD est-elle également observée dans d’autres pays ?
Des études similaires pourraient être menées dans d’autres orientations sociales et économiques, bien que la dynamique de l’AIRD soit particulièrement marquée dans des pays où l’automatisation du travail est en forte progression.
