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Au revers d’une coupe romaine en verre, un secret oublié depuis 1 500 ans enfin révélé

Au revers d’une coupe romaine en verre, un secret oublié depuis 1 500 ans enfin révélé

Une découverte en retournant une coupe

Dans la pénombre calme d’une salle du Metropolitan Museum of Art à New York, une chose a sauté aux yeux d’Hallie Meredith. Professeure d’histoire de l’art à la Washington State University et verrière de formation, elle a spontanément pris en main une coupe en verre romain et l’a… retournée. Ce geste banal a fait apparaître, sur la face arrière, une série de petits motifs ajourés — losanges, feuilles, croix — placés à côté d’une inscription de vœux de longue vie. Ces signes, longtemps pris pour de simples ornements, se révèlent, selon elle, être de véritables marques d’atelier.

À partir de ce détail discret, Meredith a reconsidéré tout un ensemble de vases ajourés de la période romaine tardive. Son constat: ces symboles n’étaient pas là pour embellir seulement; ils identifiaient des équipes et des lieux de production. Autrement dit, ils jouaient le rôle d’un logo avant la lettre.

Ce que disent réellement les symboles

  • Les motifs abstraits, répétés d’objet en objet, forment un vocabulaire partagé par plusieurs ateliers actifs entre le IVe et le VIe siècle de notre ère.
  • Leur position — près d’inscriptions souhaitant « de nombreuses années » à l’utilisateur — facilite leur repérage et leur mémorisation, comme des signatures collectives.
  • Plutôt que des autographes individuels, ces marques unifient des pratiques et attestent d’un réseau de production où circulaient savoir-faire, modèles et apprentis.
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L’idée est simple et puissante: les objets nous parlent non seulement de techniques, mais des personnes qui les fabriquaient, de la manière dont elles coopéraient et se faisaient reconnaître.

Comment naît une coupe ajourée

Les coupes dites « diatrètes » (ou cage cups) partent d’un bloc de verre épais. Par un travail patient d’évidement et de taille, on obtient deux parois concentriques reliées par de fines attaches de verre. Visuellement, le décor semble suspendu dans le vide.

Un travail d’équipe

Meredith met en évidence, à partir de traces d’outils, de fragments inachevés et d’inscriptions:

  • des graveurs pour la mise en forme du motif,
  • des polisseurs pour affiner la transparence et éliminer les stries,
  • des apprentis pour les étapes répétitives ou de préparation,
  • parfois des spécialistes pour les inscriptions (souvent des vœux ou des bénédictions).

Le résultat ne renvoie pas au geste d’un virtuose isolé, mais à une organisation coordonnée, où chaque main fait progresser l’objet.

Une chronologie longue

Selon les pièces et la complexité du décor, la fabrication pouvait s’étaler sur des semaines, des mois, voire plus. C’est précisément dans ces délais étirés que les marques d’atelier prenaient sens: elles stabilisaient l’identité du groupe à travers le temps et le flux des commandes.

Réouvrir un débat ancien

Depuis plus de deux siècles, les chercheurs se demandent si ces vases ajourés ont été ciselés, coulés ou soufflés, ou s’ils mêlaient plusieurs procédés. En déplaçant le regard des « comment » vers les « qui », Meredith ne nie pas l’importance des techniques; elle montre qu’on ne comprend pas l’objet sans reconnaître le collectif humain derrière lui. Les marques deviennent une preuve matérielle de cette organisation, et un fil conducteur pour relier des œuvres dispersées.

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La valeur d’un regard de praticienne

Parce qu’elle travaille le verre depuis ses années d’études, Meredith sait ce que pèse la matière, ce que coûte en gestes une surface polie, et comment un motif s’inscrit dans un ordre de fabrication. À la WSU, elle a conçu un cours, Experiencing Ancient Making, où les étudiants:

  • impriment en 3D des versions d’œuvres antiques,
  • testent des étapes de fabrication,
  • démontent virtuellement des objets grâce à une application pédagogique.

Le but n’est pas de reproduire à l’identique, mais de développer une empathie technique: comprendre les artisans en comprenant leurs contraintes.

Des résultats publiés et un livre en préparation

Meredith a présenté ces conclusions dans deux articles parus en 2025, l’un dans le Journal of Glass Studies, l’autre dans World Archaeology. Elle y suit la piste des symboles récurrents sur plusieurs vases, les compare, et les rattache à une langue visuelle commune aux ateliers. Elle prépare par ailleurs une monographie, The Roman Craftworkers of Late Antiquity, à paraître chez Cambridge University Press (sortie envisagée en 2026 ou 2027), qui élargit la focale à l’histoire sociale des verriers et métiers connexes.

Redonner une visibilité aux artisans

Mettre en avant les marques d’atelier transforme l’interprétation des œuvres: l’objet n’est plus seulement un exploit technique, c’est aussi la trace concrète d’un milieu professionnel. Meredith pousse cette logique plus loin avec un projet réunissant histoire de l’art et science des données: un répertoire interrogeable des écritures non standard (fautes, alphabets mélangés, messages codés) sur des milliers d’objets portatifs. Ce que certains prenaient pour du « charabia » pourrait trahir des milieux multilingues, adaptant les écritures à des publics variés.

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Pourquoi cela change notre lecture des objets

  • Les coupes ne sont pas des « œuvres d’auteur », mais des produits d’atelier au sens fort, où la marque compte autant que la main.
  • Les symboles connectent des pièces éloignées, révélant des circulations de modèles et des transmissions de savoirs.
  • En observant l’objet de biais, en le retournant, on rétablit une part de l’histoire humaine occultée par l’éclat du matériau.

Références

  • Hallie G. Meredith, « Looking for—and Finding?—Workshop Makers’ Marks on Late Roman Diatreta », Journal of Glass Studies, 4 avril 2025. DOI: https://doi.org/10.3998/jgs.6943
  • Hallie G. Meredith, « An approach to craft and craftworkers in process: re-examining late 3rd–6th century CE Roman carvings, inscriptions, and engraved symbols », World Archaeology, 13 octobre 2025. DOI: https://doi.org/10.1080/00438243.2025.2570270

FAQ — Questions fréquentes

Combien de coupes ajourées romaines connaît-on aujourd’hui ?

On en recense seulement quelques dizaines dans le monde, souvent fragmentaires. Leur rareté tient à la fragilité extrême des ponts de verre et aux aléas des contextes de découverte.

Ces marques d’atelier étaient-elles destinées aux clients ou aux artisans eux-mêmes ?

Probablement aux deux. Pour l’acheteur, elles faisaient office de gage de qualité; pour les équipes, elles servaient d’identifiant interne utile au suivi des commandes et à la réputation collective.

Comment dater et attribuer une coupe à un atelier précis ?

On croise plusieurs indices: style des motifs, forme des lettres, traces d’outils, composition du verre quand elle est connue, et désormais la récurrence des marques. L’attribution reste un travail d’hypothèses accumulées plutôt qu’une certitude unique.

Pourquoi ces symboles ont-ils été ignorés si longtemps ?

Ils étaient souvent considérés comme de simples remplissages décoratifs. De plus, les photographies frontales privilégiaient l’inscription; les symboles, placés en marge ou à l’arrière, sortaient souvent du cadre de prise de vue.

Quelles implications pour la conservation et l’exposition en musée ?

Identifier des marques aide à regrouper virtuellement des œuvres apparentées, à enrichir les cartels et à concevoir des éclairages qui révèlent mieux le décor ajouré et les signes discrets, y compris sur la face arrière des pièces.