Contexte et enjeu
Depuis des décennies, la date de la gigantesque éruption du volcan de Thera (Santorin), l’une des plus puissantes des 10 000 dernières années, fait débat. Les cendres se sont répandues sur tout l’est de la Méditerranée et ont laissé des indices archéologiques difficiles à relier à une chronologie historique précise. Le point de blocage principal: faire coïncider ce cataclysme avec la succession des souverains d’Égypte. Pour démêler ce puzzle, des chercheurs ont ciblé un repère royal solide: le règne du pharaon Ahmose, fondateur du Nouvel Empire et réunificateur de l’Égypte.
Résultat clé: l’éruption précède le Nouvel Empire
L’étude conclut que l’explosion de Santorin s’est produite plus tôt qu’on ne le croyait souvent: pendant la Deuxième Période Intermédiaire, avant l’essor de la 18e dynastie. Les datations au radiocarbone associées à des objets directement liés à Ahmose et au tout début de la 18e dynastie indiquent un décalage net: les âges ^14C de l’éruption sont significativement plus anciens que ceux de ces artefacts. En clair, la chronologie “basse” (plus récente) pour le démarrage de la 18e dynastie est fortement renforcée, et la Deuxième Période Intermédiaire a duré plus longtemps qu’on ne l’estimait par le passé.
Conséquence historique: le début du Nouvel Empire survient plus tard, ce qui reformule les synchronismes entre l’Égypte, l’Égée et le Levant, et oblige à réévaluer les échanges, influences artistiques et routes commerciales de l’époque.
Accès inédit aux collections britanniques
Pour obtenir ces ancrages chronologiques, les auteurs ont bénéficié d’une autorisation rarissime: prélever des échantillons dans des collections publiques du British Museum et du Petrie Museum (Londres). Sous supervision muséale, ils ont analysé:
- Un brique de terre crue issue du temple d’Ahmose à Abydos, portant l’empreinte du nom de trône (Nebpehtire).
- Un linge funéraire lié à Satdjehuty.
- Six shabtis en bois (figurines funéraires) provenant de Thèbes.
Ces objets offrent des liens explicites avec la fin de la 17e et le début de la 18e dynastie. Ce sont les premières datations ^14C associées de façon directe au règne d’Ahmose, ce qui en fait des jalons exceptionnels pour la chronologie égyptienne.
Comment les scientifiques ont procédé
La datation au radiocarbone mesure l’âge de matières organiques (bois, textile, paille dans la brique) en évaluant la décroissance du ^14C. Les auteurs ont:
- Multiplié les matériaux (bois, lin, composants organiques de la brique) afin de limiter les biais propres à un seul support.
- Contrôlé la contamination et appliqué des protocoles de nettoyage.
- Calibré les mesures à l’aide de courbes internationales pour convertir les âges ^14C en dates calendaires.
La comparaison des objets égyptiens datés au ^14C avec la chronologie ^14C de l’éruption de Santorin révèle un ordre sans ambiguïté: l’éruption est antérieure au règne d’Ahmose. L’argument tient non à une date absolue unique, mais à la cohérence d’un intervalle de temps et d’une séquence relative solide.
Pourquoi c’est important pour l’histoire méditerranéenne
Ancrer l’éruption de Thera dans la Deuxième Période Intermédiaire réécrit l’alignement entre les civilisations:
- En Égée, cela décale les repères pour la culture minoenne et le calendrier des destructions, reconstructions et échanges maritimes.
- En Égypte, cela resserre les dates des règnes d’Ahmose et d’Amenhotep I, et attribue au Nouvel Empire un départ plus tardif que prévu.
- Dans le Levant et en Méditerranée orientale, cela redate des transferts technologiques, artistiques et politiques qui étaient synchronisés sur une éruption placée trop tard.
Au total, la chronologie “basse” gagne en crédibilité, et les modèles de contacts interculturels doivent être recalibrés.
Les auteurs, la publication et la référence
Le travail a été conduit par Hendrik J. Bruins (Ben-Gurion University of the Negev, Jacob Blaustein Institutes for Desert Research, campus de Sde Boker) et Johannes van der Plicht (University of Groningen). Les résultats sont publiés dans PLOS One.
Référence: “The Minoan Thera eruption predates Pharaoh Ahmose: Radiocarbon dating of Egyptian 17th to early 18th Dynasty museum objects” par Hendrik J. Bruins et Johannes van der Plicht, 10 septembre 2025, PLOS ONE. DOI: 10.1371/journal.pone.0330702
Ce que cela change pour la chronologie égyptienne
- La Deuxième Période Intermédiaire s’allonge, prolongeant la phase de morcellement politique avant l’unification.
- Le Nouvel Empire commence plus tard, repositionnant la montée en puissance militaire et culturelle de l’Égypte.
- Les repères de datation croisés (Égypte–Égée–Levant) sont à réévaluer dans les synthèses régionales.
En bref
- L’éruption de Santorin intervient avant Ahmose.
- Les premières datations ^14C d’objets égyptiens liés à la 18e dynastie soutiennent une chronologie basse.
- Les grands récits de la Méditerranée orientale doivent être ajustés en conséquence.
FAQ
Qu’est-ce que la “chronologie basse” par rapport à la “chronologie haute” ?
La chronologie “haute” place le début de la 18e dynastie et certains règnes un peu plus tôt dans le temps; la chronologie basse les situe quelques décennies plus tard. L’étude appuie la seconde option, en montrant que des repères matériels liés à Ahmose sont plus récents que l’éruption de Santorin.
Pourquoi le bois peut-il fausser une datation ^14C ?
Le “vieil effet bois” survient quand on date du bois provenant de la partie ancienne d’un arbre, plus âgée que l’usage réel de l’objet. Pour l’éviter, on compare avec des matériaux à courte durée de vie (par ex. lin, fibres végétales dans la brique crue), ce qu’a fait l’étude.
Que sont les shabtis et pourquoi sont-ils utiles aux chercheurs ?
Les shabtis sont de petites figurines funéraires destinées à servir le défunt dans l’au-delà. Lorsqu’ils sont bien contextualisés (provenance, inscriptions), ils fournissent des marqueurs chronologiques fiables et des échantillons datables (bois, pigments organiques).
En quoi l’éruption de Santorin a-t-elle pu influencer les sociétés voisines ?
Au-delà des dépôts de cendres, l’éruption a pu provoquer des tsunamis, altérer les récoltes et perturber les réseaux maritimes en Égée et au Levant, ce qui se répercute sur l’archéologie des destructions et des reconstructions.
Quelles pistes peuvent affiner encore ces résultats ?
Des séries complémentaires sont possibles: nouvelles datations d’objets égyptiens documentés, analyses de linéaires dendrochronologiques, comparaisons avec des noyaux de glace et des sédiments marins, et un accès élargi à des objets conservés dans d’autres musées.
