Au nord du Chili, de vastes pièges de pierre oubliés depuis des siècles ressortent aujourd’hui avec netteté sur les images satellites. Leur présence massive dans l’altiplano andin bouscule l’idée d’un basculement rapide vers l’agriculture: des communautés de chasseurs-cueilleurs ont continué à coexister avec des agro‑pasteurs pendant des millénaires.
Des images satellites qui redessinent la carte
L’analyse d’imagerie satellitaire libre d’accès a révélé un ensemble dense de structures de chasse en entonnoir, construites en haute altitude dans les Andes du nord chilien. Dans une portion d’environ 4 600 km² du bassin de la rivière Camarones, les chercheurs ont recensé des dizaines de pièges en pierre — appelés chacus — formant la première concentration connue de ce type dans cette partie de la cordillère. Cette découverte, inédite à cette échelle, suggère que certains aménagements pourraient être antérieurs aux dispositifs inka mieux documentés ailleurs.
Comment ces pièges étaient conçus et utilisés
Les chacus repérés montrent un plan récurrent en V. Deux « antennes » en murs de pierre sèche se déploient sur de grandes longueurs avant de converger vers une enceinte où la proie était capturée. Les murs atteignent environ 1,5 m de hauteur et s’étirent en moyenne sur 150 m, parfois bien davantage. L’enceinte terminale, d’un peu moins de 100 m², présente souvent une marche d’environ deux mètres de profondeur: une chute suffisante pour bloquer des vicuñas — les cousins sauvages de l’alpaga — poussées en contrebas par des groupes de chasseurs. La plupart des pièges sont installés sur des pentes raides, exploitant au besoin des accidents naturels du terrain pour former une antenne, et se situent à des altitudes correspondant à l’habitat habituel des vicuñas.
Une autre histoire des hautes Andes
Ces aménagements, vastes et nombreux, renversent un récit trop linéaire de la préhistoire andine. L’idée d’un déclin uniforme de la chasse et de la cueillette dès l’introduction des plantes et animaux domestiqués est mise à l’épreuve: dans les Vallées Occidentales, des pratiques de chasse structurées semblent avoir perduré, en parallèle de l’élevage et de petites cultures. Les témoignages historiques de l’époque coloniale mentionnent d’ailleurs des groupes classés comme « Uru/Uro », souvent décrits comme des populations de cueilleurs-pêcheurs-chasseurs marginalisées par l’économie coloniale — un écho tardif à ces traditions plus anciennes.
Des occupations humaines disséminées et mobiles
Au-delà des pièges, l’étude a identifié près de 800 petits sites d’habitat: cabanes isolées d’à peine un mètre carré, ensembles de plusieurs structures, haltes saisonnières. Cartographiées par SIG, ces implantations forment des constellations associées aux chacus et entre elles, généralement à moins de 5 km. L’ensemble dessine un paysage de mobilité utilisé du VIe millénaire av. J.-C. jusqu’au XVIIIe siècle: des groupes se déplaçaient de façon stratégique sur les hauts plateaux, suivant les ressources de vicuñas, combinant prélèvement sauvage et pratiques agro‑pastorales, et s’appuyant sur des avant‑postes temporaires pour franchir un relief éprouvant.
Qui mène l’enquête et où cela paraît
Ce travail s’inscrit dans la recherche doctorale de Dr Adrián Oyaneder (Université d’Exeter, Département d’archéologie et d’histoire). Les résultats sont publiés dans la revue Antiquity et ouvrent un chantier de datations plus fines pour établir l’âge exact des structures et préciser leur évolution dans le temps.
- Référence: « A tethered hunting and mobility landscape in the Andean highlands of the Western Valleys, northern Chile », Adrián Oyaneder, Antiquity, 13 octobre 2025.
- DOI: https://doi.org/10.15184/aqy.2025.10213
- Financements: Becas Chile‑ANID (bourse doctorale) et FONDECYT (projet dirigé par Dr Daniela Valenzuela, Universidad de Tarapacá).
Ce qui change pour l’archéologie andine
- On passe d’un scénario de transition nette vers l’agriculture à celui d’une coexistence durable de modes de vie.
- Les pièges monumentaux montrent une organisation logistique et sociale adaptée aux grands espaces d’altitude.
- L’usage intelligent du relief et des matériaux locaux illustre une ingénierie vernaculaire longtemps sous‑estimée.
Et maintenant ?
L’équipe poursuit des datations (carbone 14, études stratigraphiques) et prévoit des vérifications de terrain ciblées. L’objectif est de préciser la chronologie, de lier chaque groupe de chacus à ses sites d’habitat voisins et d’évaluer l’impact écologique de ces chasses collectives sur les troupeaux de vicuñas au fil du temps.
FAQ — Questions fréquentes
Comment confirmait‑on la présence de vicuñas dans ces secteurs à l’époque ?
Les vicuñas suivent des routes de pâturage relativement prévisibles, liées à l’eau, à l’herbe rase et aux vents. Les chasseurs observaient ces corridors naturels et installaient les chacus sur les pentes de fuite empruntées par les troupeaux lorsqu’ils sont inquiétés.
À quoi ressemblait une chasse dans un chacu, concrètement ?
Il s’agissait de battues collectives: plusieurs personnes rabattent les animaux vers l’angle du V grâce au bruit, à des rideaux de peaux ou de cordes, puis la pente et la fosse terminale font le reste. L’opération devait être saisonnière, quand les troupeaux sont plus prévisibles et que les conditions d’altitude sont supportables.
Ces structures peuvent‑elles être confondues avec des enclos pastoraux ?
C’est peu probable: les chacus présentent une ouverture en entonnoir, sont placés sur des pentes marquées, et l’enceinte finale comporte souvent une différence de niveau destinée à empêcher la remontée. Les enclos d’élevage sont en général plus proches de l’eau, plus accessibles et dépourvus de piège en profondeur.
Quelles menaces pèsent aujourd’hui sur ces sites ?
L’érosion, les tracés routiers, le tourisme non encadré et certaines activités minières peuvent dégrader des murs bas et non mortaisés. La cartographie précise et l’inscription patrimoniale locale sont cruciales pour leur protection.
En quoi ces découvertes intéressent‑elles les communautés actuelles ?
Elles offrent des repères identitaires, des pistes pour un tourisme culturel à faible impact et des opportunités d’éducation autour de la gestion durable des camélidés andins, ressource clé d’hier à aujourd’hui.
