Après le choc du COVID, un constat gênant s’est imposé aux États-Unis: la surmortalité y reste élevée, surtout chez les jeunes adultes, alors que d’autres pays ont largement retrouvé leurs niveaux d’avant-crise. Ce n’est pas seulement l’effet du virus. Le phénomène s’inscrit dans une trajectoire plus longue, nourrie par des choix économiques et sociaux cumulés depuis des décennies.
Ce que les assureurs ont vu remonter
Dès 2023, les assureurs ont sonné l’alarme: le nombre de décès réels dépassait nettement ce que les modèles prévoyaient. C’est cela, la surmortalité: l’écart entre les décès observés et ceux attendus dans une situation « normale ».
- Chez les moins de 65 ans, des estimations suggèrent qu’aux États-Unis, une part considérable des décès n’aurait probablement pas eu lieu si ces personnes avaient vécu dans d’autres pays à revenu élevé.
- Parmi les 25 à 44 ans — les milléniaux et une partie de la génération Z —, l’écart est encore plus frappant: on parle d’une proportion qui approche les deux tiers de décès « en trop » par rapport à ce qu’on verrait ailleurs.
- Pendant que les autres classes d’âge reviennent peu à peu à leur trajectoire habituelle, cette tranche jeune continue d’afficher des niveaux anormalement élevés.
Comment l’écart se creuse
Les assureurs, qui suivent finement les tendances de mortalité, observent que le rebond post-pandémie n’a pas effacé l’excès de décès chez les jeunes adultes. Autrement dit, la parenthèse COVID n’explique pas tout; elle a plutôt ravivé un problème déjà en cours.
Un problème plus ancien que la pandémie
Avant 2010, la longévité des jeunes adultes américains progressait, portée par des reculs des décès liés au VIH, à certains cancers, aux homicides et aux maladies cardiovasculaires. Puis la dynamique s’est enrayée.
- À partir de 2010, les surdoses, les accidents de la route et certaines maladies gastro-intestinales ont annulé les gains précédents.
- Globalement, les Américains meurent à un rythme plus élevé que les habitants d’autres pays riches, mais la poussée récente chez les 25–44 ans reste particulièrement marquante.
Pourquoi les 25–44 ans sont-ils autant touchés ?
Aucune cause unique ne suffit à expliquer la situation. C’est l’addition de facteurs qui rend ce groupe plus vulnérable.
- Santé et soins: accès inégal à un système de santé fragmenté, retards de prise en charge, coûts élevés, prévention insuffisante.
- Risques aigus: surdoses (notamment d’opioïdes synthétiques), traumatismes routiers, violences, complications non traitées.
- Conditions de vie: instabilité de l’emploi, logement difficilement abordable, alimentation de moindre qualité, isolement social.
- COVID et suites: des séquelles existent et pèsent sur la santé et le risque de décès, mais elles n’expliquent pas, à elles seules, l’essentiel de la surmortalité observée dans ce groupe.
Une dérive qui commence dans les années 1980
Depuis le début des années 1980, la surmortalité a augmenté aux États-Unis pour la plupart des âges. Beaucoup d’analystes y voient la trace de décisions de politique économique prises à cette époque et consolidées par la suite.
- Affaiblissement du filet de sécurité sociale et des services publics.
- Dérégulation et poids accru des intérêts privés dans des domaines clés.
- Priorités budgétaires favorisant d’autres postes au détriment des droits des travailleurs, de la santé publique et de la réduction des inégalités.
Ces choix, ancrés et prolongés au fil des décennies, ont laissé un environnement où les inégalités économiques se creusent et où l’accès à des ressources de base — soins, logement, prévention — reste très inégal.
Les conséquences aujourd’hui
Pour des millions de jeunes adultes, le quotidien cumule des risques:
- Emplois précaires et horaires instables.
- Logement trop cher, parfois insalubre ou éloigné des services.
- Alimentation de qualité inégale et environnements défavorables à la santé.
- Parcours de soins complexes et coûteux.
- Liens communautaires affaiblis et santé mentale sous tension.
Tant que ces conditions perdurent, la surmortalité a peu de chances de refluer de manière durable.
Ce qui pourrait inverser la tendance
Aucune mesure isolée ne suffira. Mais un ensemble d’actions cohérentes peut, avec le temps, réduire l’excès de décès chez les jeunes:
- Renforcer la prévention et l’accès aux soins primaires et à la santé mentale.
- Déployer massivement le traitement des addictions et la réduction des risques.
- Améliorer la sécurité routière (infrastructures, contrôles, véhicules plus sûrs).
- Stabiliser les revenus et sécuriser le logement.
- Simplifier l’accès à la couverture santé et réduire les coûts à la charge des patients.
- Soutenir des communautés plus connectées: services de proximité, sport, culture, associations.
Ce type de réorientation, économique et sociale, ne produira pas des miracles instantanés. Mais c’est ainsi que l’on fait reculer, année après année, une surmortalité devenue structurelle.
FAQ
Qu’est-ce que la « surmortalité » exactement ?
C’est la différence entre le nombre de décès réellement observés et le nombre attendu selon les tendances passées, en tenant compte de la saison, de l’âge et de la démographie. Un excès persistant signale un problème de santé publique ou de conditions de vie.
Pourquoi comparer les États-Unis à d’autres pays riches ?
La comparaison avec des pays au niveau de richesse similaire permet d’estimer ce qui est « évitable ». Si, dans des contextes économiques comparables, la mortalité est nettement plus basse, cela suggère des marges d’amélioration liées aux politiques et aux systèmes.
Les opioïdes synthétiques jouent-ils un rôle majeur ?
Oui. Les opioïdes synthétiques très puissants (comme le fentanyl) ont aggravé les surdoses et donc la mortalité des jeunes adultes. La prévention, l’accès au traitement et les approches de réduction des risques sont déterminants.
Le « long COVID » contribue-t-il à ces décès ?
Il peut accroître la vulnérabilité (fatigue, atteintes cardiorespiratoires, etc.) et compliquer des maladies préexistantes. Cependant, dans la surmortalité des 25–44 ans, il s’ajoute aux autres facteurs sans les remplacer.
Comment suivre ces tendances dans le temps ?
Les tendances sont suivies par des agences de santé, des actuaires et des centres de recherche. Ils publient régulièrement des analyses sur la mortalité totale, les causes de décès et les écarts par âge, région et milieu social.
