Sciences

Un fossile sans précédent bouleverse notre compréhension de l’évolution des reptiles

Un fossile sans précédent bouleverse notre compréhension de l’évolution des reptiles

Un fossile vieux de 242 millions d’années mis au jour dans le Devon (Royaume‑Uni) apporte un éclairage rare sur l’apparence des premiers membres de la lignée des lézards. Décrit par une équipe de l’Universitäté de Bristol et publié dans la revue Nature, l’animal montre une combinaison inattendue de traits du crâne et des dents, différente de ce que les spécialistes anticipaient pour les débuts des lépidosaures.

Pourquoi cette découverte compte

  • Les lépidosaures – lézards, serpents et le tuatara de Nouvelle‑Zélande – constituent aujourd’hui le groupe de vertébrés terrestres le plus diversifié, avec plus de 12 000 espèces. Comprendre leurs origines aide à expliquer ce succès.
  • On pensait que les premiers représentants portaient déjà plusieurs “outils” clés: une barre temporale inférieure ouverte (la joue osseuse manquante), une cinèse crânienne (crâne partiellement flexible) et des dents sur le palais. Ces éléments favorisent soit une très grande ouverture de la bouche pour avaler de grosses proies, soit une meilleure prise sur les petites proies glissantes.
  • Le nouveau fossile bouscule ce scénario: il mélange traits primitifs et avancés, montrant que l’arsenal alimentaire des lépidosaures s’est construit par étapes et non en bloc.
A lire :  Un astre mystérieux sidère la NASA : une étoile manquée qui refuse de s’éteindre

Ce que révèle le crâne

  • Le crâne, long d’environ 1,5 cm, est minuscule mais d’une conservation remarquable. Les chercheurs n’y voient aucune dent palatine et aucun indice clair de charnières favorisant une grande mobilité des os du crâne.
  • En revanche, la barre temporale inférieure est ouverte, comme chez la plupart des lézards et serpents actuels. L’animal réunit donc un trait “moderne” avec des aspects encore “rigides”.
  • Les dents sont relativement grandes, triangulaires et robustes pour un si petit reptile. Leur forme évoque une fonction de perforation et de cisaillement, idéale pour percer la cuticule des insectes – un régime proche de celui du tuatara, qui conserve, lui, des dents palatines et une barre temporale fermée, plus ancestrale.

Une technologie d’imagerie décisive

  • Pour éviter d’abîmer le spécimen, l’équipe a eu recours à la tomographie aux rayons X de très haute précision, notamment sur des lignes de lumière synchrotron en France (ESRF) et au Royaume‑Uni (Diamond Light Source).
  • Ces scans, plus fins que les CT classiques, dévoilent des détails minuscules: implantation des dents, contours des os, sutures du crâne. Les données ont ensuite permis une reconstruction 3D complète et fiable, base des comparaisons anatomiques.
  • Cette approche confirme l’absence de dents palatines et de cinèse marquée, tout en mettant en évidence des structures critiques liées à la mastication et à la prise de proies.

Donner un nom à un reptile très ancien

  • L’espèce a été baptisée Agriodontosaurus helsbypetrae – littéralement “lézard aux dents féroces de la roche de Helsby” –, en référence à la Formation de grès de Helsby où elle a été trouvée.
  • Ce nom souligne l’unicité de l’animal: il ne ressemble pleinement ni aux lézards modernes ni au tuatara, mais clarifie les racines évolutives partagées par ces lignées.
  • L’étude rappelle aussi que le tuatara, souvent présenté comme un “fossile vivant”, est en réalité le survivant d’un groupe autrefois très diversifié, aujourd’hui presque entièrement disparu.
A lire :  Des Abeilles Anciennes Utilisaient des Os d'Animaux comme Nids

Contexte temporel et écologique

  • L’animal vivait au Trias moyen (environ 242 Ma), juste avant l’essor des dinosaures. Les premiers lépidosaures de cette époque évoluaient au sol, dans la végétation basse, au milieu de prédateurs et d’herbivores bien plus grands.
  • Leur réussite future tient à une remarquable ingéniosité alimentaire: mâchoires très mobiles, élargissement de l’ouverture buccale, et, chez certaines lignées plus tardives, venin. Le nouveau fossile montre que ces aptitudes se sont mises en place progressivement, avec des combinaisons de caractères variables selon les espèces.

Une histoire de terrain

  • Le spécimen a été trouvé en 2015, sur une plage du Devon, lors d’une prospection qui n’avait d’abord révélé qu’une poignée d’os. La région est connue depuis plus d’un siècle et demi pour la richesse de ses fossiles.
  • Les premiers examens laissaient supposer un petit reptile rare. Ce sont les analyses de haute résolution qui ont dévoilé toute la finesse de son anatomie et son importance pour retracer les origines du groupe.

Ce que cela change pour l’évolution des lépidosaures

  • L’idée selon laquelle les plus anciens lépidosaures possédaient déjà toutes les caractéristiques “lézardesques” se trouve nuancée. Le nouveau taxon montre une condition mosaïque: certaines innovations (barre ouverte) sont là, d’autres (dents palatines, cinèse marquée) manquent encore.
  • Cette configuration suggère un taton­nement évolutif dans les modules du crâne: des combinaisons de traits ont été testées au fil du Trias, avant de converger vers les formules très performantes observées chez les lézards et serpents modernes.
  • Les analyses phylogénétiques associées replacent l’espèce près de la base de l’arbre des lépidosaures et illustrent la variété des états de la barre temporale et des modes de mobilité du crâne chez les amniotes fossiles et actuels.
A lire :  « Découverte en Indonésie : l'art rupestre le plus ancien du monde, âgé de 67 800 ans »

Référence et remerciements

  • Étude: “The oldest known lepidosaur and origins of lepidosaur feeding adaptations”, Nature, 10 septembre 2025. DOI: 10.1038/s41586-025-09496-9.
  • Auteurs: équipe de l’Université de Bristol et collaborateurs.
  • Financement: NERC BETR (NE/P013724/1) et ERC Advanced Grant “Innovation” (ERC 788203).

FAQ

Où ce fossile est-il conservé et peut-on l’observer au public ?

Le spécimen est conservé dans une collection de recherche britannique afin d’être étudié et préservé. Comme souvent, une mise en vitrine dépend des expositions temporaires; les chercheurs privilégient la conservation en laboratoire et le partage de modèles 3D pour le public et la communauté scientifique.

Quelle taille totale pouvait atteindre l’animal ?

Avec un crâne d’environ 1,5 cm, on peut estimer un petit reptile probablement de l’ordre de quelques dizaines de centimètres (queue comprise). Ce chiffre reste indicatif, car la proportion crâne‑corps varie selon les espèces.

À quoi servent les dents triangulaires chez un si petit reptile ?

Des dents triangulaires et acérées perforent et cisaillent efficacement la cuticule des insectes. Elles assurent une bonne prise, limitent les fuites et facilitent le morcellement de proies au corps dur.

Pourquoi l’absence de barre temporale inférieure peut-elle être avantageuse ?

La barre “ouverte” laisse plus de liberté à certains os du crâne, ce qui peut accroître la flexibilité des mâchoires et la capacité d’ouvrir grand la bouche. Cette configuration est courante chez les lézards et, poussée à l’extrême, chez de nombreux serpents.

Peut-on espérer récupérer de l’ADN d’un fossile aussi ancien ?

Non. À 242 millions d’années, l’ADN est irrémédiablement dégradé. Les informations proviennent de l’anatomie, des microstructures et des images de tomographie, pas de matériel génétique.