Mobilité

Moteurs électriques : pourquoi l’ère des aimants aux terres rares touche à sa fin

Moteurs électriques : pourquoi l’ère des aimants aux terres rares touche à sa fin

Pourquoi l’industrie veut se passer des terres rares

Pendant des décennies, les moteurs d’EV et d’aéronefs ont reposé sur des aimants en néodyme-fer-bore (NdFeB). Résultat: une chaîne d’approvisionnement vulnérable, concentrée en grande partie en Chine. En 2025, près de 95% des nouveaux moteurs d’EV utilisent encore des aimants en terres rares. Or la combinaison de restrictions à l’export, de prix volatils et d’alertes réglementaires pousse les constructeurs à réagir.

Cette dépendance pose trois problèmes majeurs:

  • une fragilité stratégique (la Chine contrôle environ 70% de l’extraction et 90% de la production d’aimants permanents) ;
  • une empreinte environnementale lourde (procédés toxiques, déchets, sites miniers concentrés) ;
  • une facture élevée: les aimants peuvent représenter 40–50% du coût matière d’un moteur.

Dans ce contexte, les pouvoirs publics accélèrent: aux États‑Unis comme en Europe, des textes sur les matières premières critiques incitent à diversifier et «verdir» la chaîne d’approvisionnement.

Quelles alternatives aux aimants en terres rares?

Les constructeurs et équipementiers investissent massivement dans des moteurs sans terres rares:

  • Induction (asynchrone): robuste, bien maîtrisé industriellement.
  • Synchrone à excitation bobinée (EESM): un enroulement remplace l’aimant dans le rotor.
  • Reluctance commutée (SRM): architecture simple, sans aimant, pilotage avancé.
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Côté adoption:

  • BMW a généralisé des EESM sans terres rares lourdes (iX3, i4).
  • Volkswagen, GM, Nissan suivent des trajectoires similaires.
  • Des équipementiers majeurs (par ex. Aptiv, BorgWarner) développent des gammes alternatives.

Selon S&P Global Mobility, la demande pour ces moteurs progressera d’environ 15%/an sur dix ans, et leur part de marché pourrait tripler d’ici 2037. Mais la transition sera graduelle: un moteur d’EV contient encore en moyenne ~0,5 kg de terres rares, et ces volumes ne disparaîtront pas du jour au lendemain.

Le vrai compromis: performances vs. sécurité d’approvisionnement

Remplacer des aimants NdFeB très puissants par des ferrites (ou par… aucun aimant) réduit l’induction magnétique disponible. Cela se traduit généralement par:

  • une densité de couple plus faible,
  • des moteurs plus gros pour la même puissance,
  • un besoin de refroidissement plus poussé.

Quelques ordres de grandeur utiles:

  • Les ferrites offrent environ ~10% du champ des aimants au néodyme; un remplacement «à l’identique» peut impliquer un moteur beaucoup plus volumineux.
  • Des prototypes ont atteint ~180 kW avec des ferrites, au prix d’une augmentation de taille ~30% et de systèmes de refroidissement par jet d’huile.
  • Rendements typiques observés: ~94% (induction), ~91–92% (SRM), ~95% (EESM). Les moteurs à NdFeB culminent souvent à 94–97%.
  • Densité de puissance indicative: induction ~3,0–3,5 kW/kg, SRM ~2,5–3,2 kW/kg, EESM moderne ~4–5 kW/kg (au niveau des moteurs à aimants).

Les bons côtés des moteurs sans aimants

  • Moins de risque de démagnétisation: meilleure tolérance à la chaleur et aux chocs.
  • Coûts matière potentiellement en forte baisse (-20 à -50% selon l’architecture et l’échelle).
  • Chaînes d’approvisionnement plus simples (cuivre, acier, ferrites abondants).
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En pratique, une conception soignée (géométrie, matériaux, refroidissement) et un pilotage logiciel avancé (contrôle de couple, réduction du bruit) permettent de combler une partie de l’écart de performance.

Trois terrains d’essai révélateurs

1) Tout‑terrain automobile: SRM dans un Defender

Des Land Rover Defender électrifiés avec des moteurs SRM ~70 kW ont délivré 330 Nm dès zéro tr/min, grimpant de fortes pentes sans boîte de vitesses. L’essai a démontré la robustesse et la simplicité matière (cuivre/acier/aluminium) de la technologie SRM, sans néodyme.

2) Logistique aéroportuaire: SRM en service continu

Au Canada, un tracteur à bagages électrique opère en équipes de 18 heures avec un SRM d’Enedym (soutenu par Honda). Les progrès sur le bruit et le rendement montrent que la technologie est prête pour des véhicules utilitaires (chariots élévateurs, véhicules d’aéroport, camions de flotte) où quelques kilogrammes de plus ne sont pas rédhibitoires.

3) Aéronautique: densité certifiée

Le moteur ENGINeUS 100 de Safran (environ 125 kW, ~5 kW/kg, refroidi par air) a obtenu une certification EASA pour l’aviation électrique légère et les eVTOL. Au‑delà du choix précis d’aimants (non public), la certification montre que des moteurs à très forte densité entrent en production, avec une priorité croissante à la sécurité d’approvisionnement.

Calendrier: quand la bascule s’opère‑t‑elle?

La transition suit un déploiement par étapes:

  • Dès aujourd’hui: modèles en production avec EESM (ex. BMW), pilotes industriels (aéroports, entrepôts).
  • 2026–2028: premières lancements à échelle modérée (par ex. Vitesco vise 2026 ; projets Renault/Valeo autour de 2027).
  • D’ici 2030: montée en gamme sur plusieurs segments, avec au moins une option sans terres rares chez la plupart des marques.
  • Début des années 2030: maturité industrielle des chaînes REE‑free, tandis que certains véhicules haute performance pourraient conserver des aimants pour optimiser chaque point de rendement.
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En parallèle, on voit émerger:

  • des aimants alternatifs (ex. nitrure de fer) pour réduire, voire éliminer, les terres rares ;
  • des investissements dans des lignes de production dédiées (ouvertures d’usines, industrialisation des e‑moteurs et e‑axes).

Ce qu’il faut retenir

  • La dépendance aux aimants NdFeB est devenue une faiblesse stratégique et financière.
  • Les moteurs sans terres rares (induction, EESM, SRM) progressent vite et peuvent offrir des coûts inférieurs et une meilleure robustesse.
  • Des compromis persistent sur la densité de puissance et, selon les cas, sur le refroidissement et l’acoustique. Mais le pilotage électronique et l’optimisation mécatronique comblent une partie de l’écart.
  • La commercialisation s’accélère: premiers déploiements en cours, généralisation probable autour de 2030 selon les segments.

FAQ

Les moteurs sans terres rares sont‑ils plus faciles à recycler?

Oui. En l’absence d’aimants permanents, on traite surtout du cuivre, de l’acier et parfois de l’aluminium, des matériaux bien connus des filières de recyclage. Cela réduit les étapes de séparation complexes et limite l’exposition aux déchets toxiques issus du raffinage des terres rares.

Faut‑il des onduleurs plus sophistiqués pour les SRM et EESM?

Souvent oui. Les algorithmes de contrôle (capteurs, estimation de position, commande de courant) et les électroniques de puissance (MOSFET/IGBT/SiC) sont clés pour lisser le bruit, optimiser le couple et le rendement. Les progrès en semi‑conducteurs SiC facilitent ces architectures.

Quel impact sur la maintenance?

Moins d’aimants signifie pas de démagnétisation et une meilleure tolérance thermique. En contrepartie, l’exigence de refroidissement (huiles, chemises, jets) peut augmenter, notamment à forte charge continue. La maintenance se concentre sur le système thermique et l’électronique de puissance.

Peut‑on convertir un véhicule existant en moteur sans terres rares?

Techniquement possible, mais rarement économique: il faut recalibrer l’onduleur, adapter le refroidissement et parfois modifier la transmission. La conversion est plus pertinente pour des flottes utilitaires standardisées que pour des véhicules particuliers.

Les ferrites suffisent‑elles pour tous les usages?

Pas toujours. Les ferrites conviennent aux usages tolérant un moteur plus volumineux ou une densité de couple moindre. Pour des véhicules sportifs ou des plateformes très contraintes en masse, des EESM optimisés ou des aimants alternatifs à haute performance restent préférables.