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Pourquoi la musique ne touche pas tout le monde : découverte d’une rare déconnexion cérébrale

Pourquoi la musique ne touche pas tout le monde : découverte d’une rare déconnexion cérébrale

Il existe des personnes pour qui la musique ne déclenche aucune sensation agréable, alors même que leur audition est normale et qu’elles tirent du plaisir d’autres choses de la vie. Cette singularité, rare mais bien réelle, met en lumière une déconnexion entre les régions du cerveau qui analysent les sons et celles qui attribuent une valeur de récompense. En l’étudiant, les neurosciences éclairent pourquoi nos expériences du plaisir diffèrent autant d’un individu à l’autre.

Quand la musique laisse indifférent

Il y a une dizaine d’années, des chercheurs ont décrit pour la première fois l’anhédonie musicale spécifique: un profil où la musique n’apporte ni frisson, ni envie de bouger, ni émotion marquante. Les personnes concernées entendent parfaitement, reconnaissent les mélodies et apprécient d’autres récompenses (gagner de l’argent, un bon repas, un beau tableau), mais restent insensibles au plaisir musical. L’explication centrale n’est pas une oreille “défectueuse”, ni un système de récompense “éteint”, mais un défaut de dialogue entre ces deux systèmes.

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Comment l’évaluer au quotidien

Pour repérer ce phénomène, des chercheurs ont conçu le Barcelona Music Reward Questionnaire (BMRQ), un questionnaire qui mesure l’intensité de la réponse à la musique selon cinq axes:

  • impact émotionnel,
  • régulation de l’humeur,
  • interaction sociale autour de la musique,
  • envie de bouger/danser,
  • plaisir de découvrir et collectionner de nouveaux morceaux.
    Les personnes présentant une anhédonie musicale obtiennent généralement des scores bas dans l’ensemble de ces domaines, signe que c’est le plaisir lui-même qui manque, pas seulement un goût musical particulier.

Ce que révèle le cerveau

Les études comportementales et d’imagerie convergent vers la même conclusion: le cerveau traite correctement la structure sonore (rythme, hauteur, timbre), mais l’information n’active pas, ou très peu, les circuits de la récompense.

Une affaire de connexions, pas de capacités

Grâce à l’IRM fonctionnelle (IRMf), on observe que, face à la musique, l’activité du circuit de la récompense est faible chez ces personnes. Pourtant, ce même circuit réagit normalement à d’autres gratifications (par exemple des gains monétaires). Le problème n’est donc pas un déficit global de la récompense, mais une connectivité fonctionnelle insuffisante entre le réseau auditif et le réseau motivational-reward. Autrement dit, la musique “est entendue”, mais elle n’est pas valorisée par le système qui transforme un stimulus en sensation de plaisir.

D’où vient cette particularité ?

L’origine exacte n’est pas tranchée. Les données disponibles suggèrent un rôle combiné de la génétique et de l’environnement. Des travaux sur des jumeaux indiquent qu’une part substantielle (jusqu’à environ la moitié) des différences interindividuelles dans l’attrait pour la musique pourrait s’expliquer par l’hérédité. L’exposition musicale précoce, la culture, les habitudes d’écoute ou la pratique instrumentale peuvent ensuite renforcer ou affaiblir les liaisons entre régions auditives et circuits de récompense, façonnant la sensibilité de chacun.

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Pourquoi c’est important au-delà de la musique

Longtemps, on a pensé la “réactivité à la récompense” comme un curseur général: plus ou moins de plaisir pour tout. Cette découverte rappelle qu’il existe des plaisirs spécifiques, portés par des voies neuronales en partie distinctes. Étudier la musique devient alors un laboratoire idéal pour comprendre:

  • pourquoi certaines personnes réagissent très fortement à un type de récompense mais pas à un autre,
  • comment se forment des “anhédonies spécifiques” (par exemple, une éventuelle insensibilité au plaisir alimentaire chez certains),
  • quelles vulnérabilités peuvent intervenir dans des troubles liés à la récompense, comme l’anhédonie globale (souvent associée à la dépression), les addictions ou certains troubles du comportement alimentaire.

Les pistes de recherche qui se dessinent

Les équipes qui ont décrit l’anhédonie musicale spécifique poursuivent plusieurs axes:

  • collaborer avec des généticiens pour identifier des variants associés à cette sensibilité singulière;
  • déterminer si ce profil est un trait stable tout au long de la vie ou s’il fluctue;
  • tester si une remédiation est possible: entraînements ciblés, stratégies d’engagement sensorimoteur, ou interventions qui renforcent la connectivité entre les réseaux auditif et de la récompense.

Outils et mesures: le rôle du BMRQ

Le BMRQ n’est pas un diagnostic médical, mais un instrument de recherche pour quantifier le plaisir musical dans la population générale. Il aide à:

  • cartographier la diversité des réponses au plaisir musical,
  • repérer les profils atypiques,
  • relier ces profils à des marqueurs cérébraux (connectivité, réactivité aux récompenses) et à des facteurs génétiques ou contextuels.

Référence scientifique

Étude de synthèse: “Understanding individual differences to specific rewards through music” (Ernest Mas-Herrero, Robert J. Zatorre, Josep Marco-Pallarés), publiée le 7 août 2025 dans Trends in Cognitive Sciences. DOI: 10.1016/j.tics.2025.06.015.

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Financement

Ces travaux ont bénéficié de soutiens européens et nord-américains, notamment des fonds régionaux de l’Union européenne, du Ministère espagnol de la Science et de l’Innovation, du gouvernement de Catalogne, des Instituts de recherche en santé du Canada, et de la Fondation pour l’Audition (Paris).

FAQ

Comment faire la différence entre “ne pas aimer un genre” et l’anhédonie musicale spécifique ?

Ne pas aimer un style particulier est une préférence; l’anhédonie musicale touche le plaisir global lié à la musique, tous genres confondus. On peut reconnaître les mélodies, comprendre la structure, mais rester émotionnellement neutre face à la musique en général.

Peut-on apprendre à ressentir davantage de plaisir musical ?

Il n’existe pas encore de protocole validé, mais des approches sont explorées: exposition progressive, activités qui couplent musique et mouvement (danse, marche rythmée), focalisation sur des indices corporels (frissons, respiration), ou écoute en contexte social. L’idée est d’augmenter les occasions de coupler traitement auditif et récompense.

L’anhédonie musicale est-elle liée à la dépression ou à l’autisme ?

Elle peut exister indépendamment de la dépression, qui implique plutôt une baisse du plaisir pour de multiples activités. Elle n’est pas non plus synonyme d’autisme. Dans l’anhédonie musicale spécifique, le plaisir pour d’autres récompenses reste intact, ce qui la distingue de troubles plus globaux.

Y a-t-il des outils grand public pour s’autoévaluer ?

Des questionnaires inspirés du BMRQ existent dans des contextes de recherche. Ils peuvent donner un aperçu de sa sensibilité, mais ne remplacent pas une évaluation scientifique complète. En cas de doute, on peut aussi vérifier l’audition et discuter avec un professionnel de la santé.

Le volume, la qualité audio ou les basses peuvent-ils “réveiller” le plaisir musical ?

Améliorer la qualité d’écoute ou l’immersion (casque, système audio, basses perceptibles) peut favoriser l’engagement sensorimoteur et aider certaines personnes. Mais si la connectivité entre réseaux auditifs et de la récompense est faible, ces ajustements restent des facilitateurs, pas une solution garantie.