Dans la frénésie actuelle autour de l’IA, des sommes vertigineuses s’échangent entre les géants de la tech. Mais derrière l’excitation, un malaise grandit : une partie de cet argent tourne en rond au sein du même écosystème, créant l’apparence d’une solidité qui pourrait ne pas durer. Plusieurs acteurs clés — notamment Nvidia, OpenAI, Oracle, AMD, xAI et CoreWeave — sont au cœur d’un réseau d’accords où celui qui finance finit souvent par être aussi le fournisseur, le client… puis à nouveau le bénéficiaire.
Quand l’argent revient à son point de départ
Dans de nombreux contrats récents, les entreprises d’IA s’achètent mutuellement des services, des infrastructures ou des participations, tout en finançant ces achats via des investissements croisés. Ce schéma — souvent appelé financement par les fournisseurs — crée une impression de traction économique, mais masque la vraie question : où se situe la rentabilité réelle ?
- Idée centrale : les accords circulaires peuvent gonfler artificiellement l’activité (chiffre d’affaires, capacité installée, annonces), sans que la monétisation suive.
- Parallèle historique : à la fin des années 1990, la bulle dot-com a été alimentée par des échanges de services et de publicités entre startups, qui soutenaient des valorisations élevées sans revenus solides.
Comment se met en place un accord circulaire
- Une entreprise A investit dans B.
- B dépense ensuite l’essentiel de ces fonds pour acheter les produits ou services de A (ou de ses partenaires proches).
- Les annonces se multiplient : A et B affichent des commandes, des capacités, des partenariats.
- Mais si la demande finale payée par de vrais clients ne suit pas, les marges restent faibles, et la structure devient fragile.
Une chaîne de deals qui s’alimentent les uns les autres
Nvidia et OpenAI : l’investissement qui revient en puces
Selon la presse économique, Nvidia s’est engagée à investir jusqu’à environ 100 milliards de dollars dans OpenAI. En retour, OpenAI prévoit d’équiper ses centres de données avec les puces Nvidia, gourmandes en énergie et indispensables aux modèles de pointe. Résultat : l’argent du constructeur de puces revient à financer… la demande de ses propres puces.
Oracle, maillon cloud d’un cercle plus vaste
OpenAI a conclu un accord massif avec Oracle pour environ 300 milliards de dollars de capacité cloud sur cinq ans. Oracle, qui opère déjà des offres cloud propulsées par les GPU Nvidia, aurait de son côté prévu des achats supplémentaires de puces à hauteur d’environ 40 milliards de dollars pour alimenter les installations d’OpenAI, notamment au Texas. Ici encore, une grande partie des fonds finit par soutenir l’écosystème matériel de Nvidia.
AMD : quand le client devient (aussi) actionnaire
Autre exemple frappant : AMD a annoncé la vente de plusieurs milliards de dollars de capacité de calcul à OpenAI, assortie d’une contrepartie spectaculaire : OpenAI obtiendrait environ 10 % du capital d’AMD à un prix symbolique. Dit autrement, le fournisseur aide financièrement son client à acheter… chez lui. C’est l’essence d’un deal circulaire.
xAI : lever des fonds pour acheter le matériel de l’investisseur
Du côté de xAI, la levée de capitaux envisagée (jusqu’à environ 20 milliards de dollars) serait intimement liée aux puces Nvidia : la jeune entreprise utiliserait une partie de ces fonds pour acquérir encore plus de GPU… qu’elle louerait ensuite à d’autres acteurs de l’IA. Le cercle se referme à nouveau.
CoreWeave : le nuage propulsé par celui qui l’achète
Nvidia a pris environ 7 % de CoreWeave, un opérateur « neocloud » spécialisé dans la location de GPU, puis s’est engagée à acheter pour environ 6,3 milliards de dollars de services cloud… fournis sur du matériel Nvidia. Dans ce même réseau, OpenAI doit recevoir de CoreWeave jusqu’à environ 22,4 milliards de dollars de capacité de centres de données. Les flux financiers circulent entre investisseurs, fournisseurs et clients, souvent autour du même matériel.
Derrière les annonces, des marges qui déçoivent
Lorsqu’on observe les comptes, le tableau est moins flamboyant. D’après des informations de marché, Oracle n’aurait tiré qu’environ 125 millions de dollars de bénéfice net sur 900 millions de ventes liées au cloud Nvidia sur un trimestre, soit une marge proche de 14 % — peu élevée au regard des investissements massifs exigés par l’IA. Les investisseurs ont réagi : le titre aurait reculé d’environ 3 % après ces chiffres. Autrement dit, l’effet « waouh » des contrats géants ne se convertit pas toujours en profits attrayants.
Des signaux de bulle qui se multiplient
Plusieurs spécialistes mettent en garde : même si les entreprises d’IA vendent des produits concrets à de vrais clients, leur dépense dépasse encore largement leur monétisation. Pendant ce temps, OpenAI aurait sécurisé des engagements d’investissement frôlant le trillion de dollars alors que la société n’a pas encore prouvé une rentabilité durable. De quoi alimenter le doute : tout cet argent « qui tourne » peut-il réellement être récupéré par les investisseurs ?
Ce qui pourrait stabiliser — ou fissurer — l’écosystème
- Des clients finaux prêts à payer des prix soutenables pour des usages d’IA à forte valeur ajoutée.
- Une baisse des coûts unitaires (matériel, énergie, déploiement) et une meilleure efficacité énergétique des centres de données.
- Une diversification des fournisseurs de puces et du cloud, pour réduire les risques de dépendance.
- Des règles plus claires sur les financements croisés, afin de distinguer la demande réelle des effets d’annonce.
À retenir
- Les accords circulaires gonflent l’activité apparente, mais ne garantissent pas la rentabilité.
- Nvidia est au cœur d’un réseau où investisseurs, clients et partenaires s’achètent mutuellement services et matériel.
- Les marges publiées par certains acteurs restent modestes, malgré des volumes colossaux.
- Le risque d’une bulle existe si la valeur d’usage ne rattrape pas le rythme de la dépense.
FAQ — questions fréquentes
Comment reconnaître un accord circulaire ?
- Cherchez les situations où l’investisseur est aussi le fournisseur (ou vice versa), et où les fonds investis reviennent rapidement acheter des produits du financeur. Si plusieurs acteurs d’un même deal se financent, s’équipent et se revendent des services entre eux, c’est un signal.
Que peuvent faire les régulateurs ?
- Exiger plus de transparence sur les contrats liés et les participations croisées, encadrer le vendor financing à grande échelle, et surveiller la concentration autour de quelques fournisseurs critiques de puces et de cloud.
Les coûts énergétiques peuvent-ils freiner l’IA ?
- Oui. Les centres de données de dernière génération consomment énormément d’énergie et nécessitent un refroidissement sophistiqué. Si l’électricité devient chère ou rare, la marge opérationnelle se comprime et certains projets deviennent économiquement difficiles.
Comment réduire la dépendance à un seul fournisseur de GPU ?
- En diversifiant avec d’autres constructeurs, en adoptant des standards ouverts (logiciels, interconnexions), en optimisant les modèles pour consommer moins de calcul, et en explorant des accélérateurs spécialisés adaptés à des tâches précises.
Quels indicateurs suivre pour savoir si la bulle dégonfle ?
- La progression des revenus récurrents par rapport aux dépenses d’investissement, l’évolution des marges cloud/IA, la part de clients finaux non subventionnés, et la baisse du coût par inférence pour des usages en production.
