Asegun Henry a consacré toute sa carrière à une question simple mais exigeante : comment dé‑carboner à grande échelle sans renoncer à la fiabilité des systèmes énergétiques. Ingénieur en mécanique formé dans des environnements d’exception, il a bâti une trajectoire où la curiosité de physicien rencontre l’ambition d’entrepreneur, avec une idée fixe : porter la chaleur et les matériaux au-delà de leurs limites pour ouvrir de nouveaux champs technologiques.
Un parcours façonné par des mentors et des lieux d’exception
Dès ses premières années d’études, Henry se voit confier des responsabilités de recherche inhabituelles pour un étudiant. Guidé par des mentors comme Makola Abdullah à la Florida A&M University, il plonge dans la simulation numérique de vibrations et de séismes. Il découvre alors que l’ingénierie civile cherche souvent à empêcher qu’un système bouge… quand lui, au contraire, est fasciné par ce qui oscille, vibre et se propage.
Plus tard, sa rencontre avec Gang Chen au MIT lui apporte un autre réflexe salutaire : remettre en cause les évidences, interroger les méthodes établies, chercher la faille conceptuelle qui permet d’aller plus loin. Cette culture du doute constructif marquera durablement sa manière de travailler.
L’influence MIT, puis le choc des perspectives
Après le MIT, Henry multiplie les expériences : Oak Ridge National Laboratory, Northwestern, puis le département de l’Énergie américain (ARPA‑E). Cette diversité de contextes lui révèle ce que l’écosystème MIT a d’unique : une pression bienveillante vers l’audace, où l’on valorise l’idée radicale autant que la rigueur expérimentale. Chez ARPA‑E, il apprend surtout à traquer le « white space » : ces zones où personne n’a encore écrit la première ligne, et où les révolutions techniques ont le plus de chances de naître.
De la vibration à la chaleur : une curiosité qui devient programme de recherche
Son intérêt pour les fluides thermiques et la thermodynamique naît d’une question naïve en apparence : « Qu’est-ce que la température, vraiment ? » La réponse standard — une mesure de l’énergie cinétique moyenne — ne le satisfait pas. Pourquoi, alors, la température n’a‑t‑elle pas les unités de l’énergie ? Cette fissure conceptuelle l’entraîne vers le transfert de chaleur, les phonons, et les liens profonds entre vibration, son et conduction thermique.
Pousser la chaleur plus haut pour gagner en rendement
Un principe guide nombre de ses travaux : plus une source de chaleur est chaude, plus le rendement potentiel des systèmes énergétiques augmente. C’est l’intuition thermodynamique de base — la tyrannie de l’entropie — que Henry décide de confronter aux limites réelles des matériaux.
- Les alliages métalliques usuels (nickel, fer) fondent autour de 1 500 °C, et on les exploite souvent bien en‑dessous de ce seuil.
- Les céramiques, elles, supportent des températures supérieures à 2 000 °C, mais restent sous‑utilisées à cause de défis d’ingénierie réputés « récalcitrants ».
Il s’attaque à ces défis et développe une pompe pour métal liquide entièrement en céramique, capable de fonctionner au‑delà de 1 200 °C (environ 1 473 K). L’exploit, fruit d’innombrables essais et d’autant d’échecs assumés, finit par être publié dans Nature, puis homologué par le Guinness World Records en 2017. Un jalon emblématique : quand la science des matériaux s’élargit, tout l’écosystème énergétique gagne de nouvelles marges de manœuvre.
La percée thermophotovoltaïque
Avec ses collaborateurs, Henry signe en 2022 une avancée remarquée : une cellule thermophotovoltaïque (TPV) dépassant 40 % d’efficacité, citée parmi les « Top 10 Breakthroughs » de Physics World. La promesse ? Convertir la lumière thermique issue de sources très chaudes en électricité, avec des rendements qui commencent à rivaliser avec certaines machines thermiques, sans pièces mobiles. À l’interface entre photonique, matériaux et thermique, la TPV ouvre la voie à des centrales de chaleur réversible, des stockages à très haute température et de nouvelles architectures de production pilotables.
Décarboner : l’effet domino passe par le stockage
Pour Henry, la stratégie la plus pragmatique consiste à:
- verdir le réseau électrique, puis
- électrifier le transport et l’industrie pour qu’ils s’y branchent.
L’obstacle majeur n’est pas seulement économique : il est technologique, avec l’absence d’un stockage d’énergie fiable, bon marché, et de grande capacité. C’est précisément la mission de sa société Fourth Power : rendre l’électricité renouvelable pilotable grâce à un stockage thermique à haute température. Résoudre ce verrou créerait une cascade vertueuse capable d’agir sur près de 70 % des émissions mondiales de CO2 (électricité, transport, industrie).
Freins et urgence : une question d’échelle financière
La vitesse d’adoption des technologies haute température est d’abord bridée par… l’argent. À l’échelle du défi climatique, Henry plaide pour une réponse de type Manhattan Project : priorité absolue, investissements massifs, objectifs clairs et délais courts. Il regrette que l’on traite trop souvent la transition comme une niche d’affaires, alors qu’il s’agit d’un pari existentiel pour nos sociétés. Sans financement à la hauteur, même les meilleures pistes restent à quai.
Un état d’esprit : chercher le vide, accepter la durée
La boussole personnelle de Henry est simple : croire qu’un travail peut changer l’ordre des choses, puis s’y consacrer sur le long terme. Cela implique d’identifier le white space, de pousser les paramètres à leurs extrêmes, et d’accepter des cycles où les prototypes cassent, où les hypothèses vacillent, jusqu’à ce que la solution émerge.
À l’horizon : concentrer l’effort sur l’industrialisation
Sur le plan scientifique, beaucoup de questions clés qui l’obsédaient lui paraissent aujourd’hui suffisamment éclaircies pour qu’il concentre ses forces sur la mise au point et la commercialisation:
- la pyrolyse du méthane, pour produire de l’hydrogène sans CO2 et du carbone solide valorisable ;
- une technologie encore en stealth ;
- un concept de réfrigération explorant de nouveaux régimes thermiques.
Conseils aux ingénieurs qui veulent agir à l’interface science/industrie
Henry résume son approche en trois invitations :
- Chercher le white space plutôt que la surenchère incrémentale.
- Pousser les limites des matériaux, des températures et des rendements, jusqu’à révéler ce qui est réellement possible.
- Oser consacrer une vie à une idée porteuse : certaines victoires se comptent en décennies.
FAQ
En quoi une cellule TPV diffère‑t‑elle d’un panneau photovoltaïque classique ?
La TPV convertit un spectre lumineux émis par une source très chaude (émetteur thermique) en électricité. Elle peut être couplée à un stockage thermique qui alimente l’émetteur à la demande. Le PV classique convertit la lumière du soleil directement, sans étape de stockage thermique intégré. La TPV vise surtout la production pilotable et la valorisation de chaleurs à très haute température.
Pourquoi la très haute température améliore‑t‑elle le rendement énergétique ?
Plus la température de la source est élevée, plus le rendement maximal théorique augmente (proche de la limite de Carnot). En pratique, cela signifie davantage d’exergie disponible et donc plus d’options pour convertir la chaleur en travail utile ou en électricité.
Qu’apporte la pyrolyse du méthane pour le climat ?
La pyrolyse décompose le CH4 en hydrogène et carbone solide, évitant les émissions directes de CO2 associées au reformage à la vapeur. Le carbone peut être stocké ou valorisé dans des matériaux, tandis que l’hydrogène sert de vecteur énergétique bas‑carbone si l’électricité et la chaleur utilisées sont décarbonées.
Quelles compétences développer pour travailler sur ces sujets ?
- Bases solides en thermodynamique, transfert de chaleur et science des matériaux.
- Pratique de la modélisation (numérique et analytique) et de l’expérimentation.
- Sens de l’industrialisation : fiabilité, coût, fabrication, chaîne d’approvisionnement.
- Culture du risque et de l’itération rapide en R&D.
Comment financer des technologies « à effet de levier » pour la transition ?
Mixer les leviers : subventions publiques ciblées, contrats pilotes avec des utilities ou industriels, capital patient (fonds à impact, infrastructures), et mécanismes de marché (contrats d’achat d’électricité, incitations régulatoires). L’important est d’aligner financement et horizon temporel réel des technologies profondes.
